Histoire

La discothèque Le Tango à Paris est un des plus vieux dancings du centre de Paris, situé dans l’extrême nord du quartier du Marais. Cette salle qui a gardé son allure, avec son plancher en chêne, a été un bal musette jusqu’aux années 80, elle est ensuite devenue une boîte branchée « noire », temple des musiques du monde, pour enfin, au milieu des années 90, accueillir le bal gay et lesbien de La Boîte à Frissons.

Ainsi il colle à la peau de cette salle, patinée par le temps, une image d’un lieu festif convivial où se sont toujours croisés des publics divers, parfois marginaux. Plusieurs facteurs expliquent ce succès : sa situation dans une petite rue en plein centre de Paris, la dimension humaine de la salle, le maintien de son caractère populaire (il n’y a jamais eu de carré VIP au Tango) et une programmation volontairement éclectique.

Ces vingt dernières années, c’est La Boîte à Frissons, société gérée par Hervé LATAPIE, qui a animé le lieu et l’a ancré dans la dynamique gay du quartier du Marais. En effet depuis janvier 1995 (date du premier bal musette interlope organisé au Tango par le tout récent Centre Gay et Lesbien de l’époque), cette salle est devenue un lieu emblématique de la communauté LGBT : avec son bal gay et lesbien toutes les fins de semaine, mais aussi ses thés dansants associatifs le dimanche, ainsi que de très nombreux événements culturels (spectacles, débats, expositions, soirées événementielles…).

Le Tango, une salle plus que centenaire
Une histoire écrite par Lucien Lariche*

Les origines

  La création d’un bal-musette au 13 rue Au Maire remonte à 1896. Mais cette maison est beaucoup plus ancienne. Selon de Rochegude (1), son origine est un cabaret fondé en 1725 à l’enseigne du Roi de Sardaigne. Elle a eu son heure de célébrité au cours des journées insurrectionnelles de février 1848, lorsque les habitants du quartier ont dréssé une barricade dans la rue Au Maire, juste à sa hauteur.

  Dans les années 1870-1880 l’établissement est un débit de vins tenu par un nommé Camille Horel. Il sert aussi de lieu de réunions politiques et corprratives. En 1891, Horel le céde à un cabrettaïre, Léon Chanal, originaire de Mels, canton de Ste Geneviéve (Aveyron).

  C’est ce commerce qui est choisi comme premier siège social d’une union corporative, “La Cabrette”, que créent en 1895 les musiciens auvergnats de Paris. “La Cabrette” organisera de nombreuses réunions de ses membres à la Salle Chanal et défendra leurs intérêts contre certains patrons de bals-musette qui commencent à recruter des accordéonistes d’origine italienne. L’Auvergnat de Paris se fera amplement l’écho de la querelle opposant les tenanciers et les cabrettaïres, et prendra partie pour ces derniers.

  Dès l’origine, Chanal est nommé secrétaire-adjoint de “La Cabrette”, mais il démissionne en 1896. Sans doute considère-t-il que cette fonction est incompatible avec son intention de devenir lui-même patron de bal.

Le bal-musette auvergnat

  En effet, cette année là, il obtient la permission d’ouvrir un bal-musette dans son établissement. Il s’attache le concours d’un “pays”, Laurens, un cabrettaïre très apprécié à l’époque (2). Le bal est inauguré le 31 décembre 1896. Au début, il ne fonctionne que les dimanches et jours de fêtes, en soirée. Mais, le succés est tel que, dès le 1er février 1897, la clientèle, essentiellement auvergnate, peut danser également tous les jeudis et samedis soirs.

  La salle de bal continue d’être utilisée régulièrement comme lieu de réunions. Grand rassembleur des originaires du Massif Central, Chanal accueille de nombreux groupements corporatifs: le syndicat des brocanteurs et chineurs, les compagnons boulangers, et d’autres plus insolites: l’association des gardiens de cimetières, les allumeurs de réverbères, les colombopiles, etc …

  Chanal n’a pas coupé les ponts avec “La Cabrette”. Au contraire, il participe activement aux banquets annuels de l’association et ne manque pas une occasion de se montrer en compagnie de ses confrères et amis musiciens.

  C’est ainsi qu’en février 1901, a lieu chez Chanal une audition de musette organisée par Gabriel Ranvier, considéré par la colonie auvergnate comme le roi des cabrettaïres, avec la participation de nombreux musiciens. Le mois suivant, Chanal accepte de prendre le poste de vice-président de “La Cabrette” en remplacement de Ranvier. Il est vrai que les rapports entre patrons de bals et musiciens sont beaucoup moins tendus. Progressivement on voit d’ailleurs les propriétaires de bals venir aux banquets de “La Cabrette”, prouvant ainsi leur désir de conciliation.

  En novembre 1903, Chanal ajoute à son commerce un hôtel confortable et, le même mois, le bal est autorisé à ouvrir, en matinée , les dimanches et jours de fête.

  En 1908, il céde l’ensemble à un jeune couple, Jean Gailhac et son épouse née Vaissade, originaires de St-Urcize (Cantal), précédemment établis à Ménilmontant, impasse du Progrès (actuelle rue du Groupe Manouchian) (3). Dès lors, Jean Gailhac, ses proches et leurs descendants, organisés en société, présideront à la destinée de ce bal pendant près de 70 ans, avec un succés qui ne se démentira pas.

  En mars 1919, c’est au cours d’une réunion chez Gailhac, que les patrons de bals-musette seront informés de l’accord Ministère de l’Intérieur pour la réouverture des bals fermés depuis 1914.

  Au début des années 20, le bal est toujours fréquenté par des originaires du Massif Central. Andrè Warnod en témoigne (4): “une grande salle, des tables, des bancs, des garçons qui s’empressent, une foule joviale, des soldats en permission, un orchestre bruyant. Quand nous entrons, on danse la bourrée, les bras se lévent et s’abaissent, les danseurs pivotent, glissent, se croisent. Nous sommes au Café du Roi de Sardaigne qui porte sur sa façade une des plus vieilles enseignes de Paris”. L’affluence est telle qu’il faut deux personnes pour ramasser la monnaie à chaque danse.

Le bal-musette parisien

  Mais peu à peu, comme dans la plupart des bals auvergnats, la musique traditionnelle laisse la place à d’autres rythmes. Cédant à l’engouement général pour les danses à la mode, les Gailhac vont attirer une clientèle populaire typiquement parisienne. Les originaires du Massif Central déserteront les lieux, emportant avec eux leurs danses régionales. La valse, appréciée de tous, subsistera. S’y ajouteront la java, le tango, le paso-doble, le fox-trot, et plus tard la rumba, adaptés à leur propre style par les danseurs des bals populaires parisiens.

  Le changement est complet: un autre genre de musique, une autre manière de danser. Désormais, sur la piste paraffinée, noyés sous les paillettes multicolores déversées par la boule prismatique, ce sont les virtuoses du musette “parisien” qui vont s’illustrer: valse à l’envers, toupie, tango joue contre joue et rumbas serrées, très serrées. Pour marquer cette évolution, les propriétaires baptisent leur bal “Le Tango”.

  Ils n’échappent pas aux inconvénients de la diversification de la clientèle. Les querelles sont fréquentes. Mais, les différents entre danseurs, les manquements à l’éthique se réglent généralement à l’extérieur.

  De nombreux accordéonistes se sont produits au Tango au cours de cette grande époque du musette: Robert Garnero, Andrè Bastien, Tiramani, Paul Chalier, Augusto Baldi, Marcel Fréber, Tony Meler, Tony Jacques etc…

Les matinées “rétro”, les soirées “in”

  En 1975, les Gailhac cédent leurs parts à Marie Biéda qui conserve un orchestre musette et tente de perpétuer le genre pendant 6 ans. Mais les temps ont changé et la clientèle a pris de l’âge. Aussi, en 1981, tout en maintenant la tradition du musette le week-end en matinée sous forme de discothéque “rétro”, confie-t-elle l’organisation des soirées à Serge Krüger.

  Styliste et animateur d’une radio libre, Serge Krüger monte des soirées “caraïbes” qui connaissent, pendant sept ans, un très grand succés auprès des communautés antillaise et africaine et d’un public parisien branché. Puis, durant trois années encore, tourné vers d’autres activités, il déléguera à des DJ’s l’animation de soirées du même genre.

  Après le départ de Serge Krüger, la direction du Tango mettra en place une formule voisine: des matinées musette et des bals de nuit aux goüt du jour (musique afro-latine, groove, funk, soul), sans connaître toutefois, une vogue durable.

Depuis 1997 : La Boîte à Frissons

  Depuis 1997, c’est Hervé Latapie qui est chargé de l’animation. Fondateur des Gais-Musette, il a attiré au Tango une clientèle gay et lesbienne. Sous l’enseigne de la Boîte à Frissons, il propose une programmation éclectique : des débats, des concerts, des réunions dansantes en accueillant, tour à tour, des musiciens auvergnats, bretons, maghrébins, cajuns, swing-musette etc… et le week-end en soirée, des bals discothèque où alternent musette, disco, raï, salsa… Souvent des cours de danse, offerts aux deux sexes et bien sûr au troisième, précèdent l’ouverture du bal. Le succés est incontestable. Le plus étonnant, c’est sans doute de retrouver les mêmes clients dans des ambiances aussi différentes. Hervé à sûrement un secret.

  Le Tango est l’un des plus vieux bals parisiens. Il doit sans doute sa longévité à la faculté d’adaptation dont on fait preuve ses propriétaires et animateurs successifs.

Lucien LARICHE

* Ce « banquier » s’appelait Lucien Lariche. Il collectionnait les jetons de bal. Il passait des heures et des heures dans les bibliothèques de la ville de Paris pour trouver les traces et reconstituer l’histoire des bals musette à Paris. Décédé en 2020 à 90 ans.

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(1) Marquis de Rochegude, Guide pratique à travers le Vieux Paris, 1905

(2) La famille Laurens, originaire de Rives, près de Ste -Geneviéve (Aveyron) était déjà installée rue Au Maire, au n°18, dans les années 1880. Le père, Pierre-Jean, tourneur sur cuivre, fabriquait des cabrettes. Ses enfants Louis et Honoré lui succéderont.

(3) En 1910 Chanal ouvrira un nouveau bal 13 rue de Vienne, mais la maladie l’emportera deux ans plus tard.

(4) Andrè Warnod, les Bals de Paris, édit. G. Crès & Cie, 1922.